Rapide réflexion sur l’écriture inclusive

Introduction

J’écris cette introduction après avoir écrit l’article, et je dois avouer qu’il est plus long que ce que j’avais anticipé. Je me sens donc forcé d’annoncer mon plan, vu la taille de l’article.

Je vais donc commencer par poser le cadre de la réflexion. Je parlerai rapidement des raisons de l’écriture inclusive avant un petit aparté sur la novlangue. Je continuerai sur les problèmes que je trouve à l’écriture inclusive, avant de conclure sur une proposition personnelle qui trotte dans mon cerveau depuis quelques années.

Cadre de la réflexion Pourquoi l'écriture inclusive ? L'écriture inclusive, incarnation de la novlangue ? Les soucis apportés par l'écriture inclusive Proposition personnelle

Cadre de la réflexion

Je veux d’abord préciser que je n’ai fait que très peu de recherches sur le sujet de l’écriture inclusive, et aucune de manière un tant soit peu sérieuse.

Cependant, je pense en avoir suffisamment entendu parler pour avoir une idée générale des débats.

Posons le cadre. Dans cet article, je considère l’écriture inclusive comme un moyen de mettre à égalité femmes et hommes dans la langue (française). Ce terme ne désigne donc pas spécifiquement certaines techniques de l’écriture inclusive comme le point médian.

Pourquoi l’écriture inclusive ?

La langue française à l’heure actuelle place clairement le féminin à un niveau inférieur au masculin. Ce n’est pas un hasard, c’est volontaire et c’est même plutôt récent à l’échelle de la langue.

L’Académie française, en fixant les règles de la langue française, a lutté pour supprimer un grand nombre de termes et de règles. Par exemple, l’accord de proximité existait bien avant la règle de supériorité du masculin dans l’usage courant. De même, le terme “autrice” qui a causé beaucoup de débat il y a quelques années, existe en réalité au moins depuis le premier siècle et a évolué depuis le latin. Loin du néologisme évoqué par l’Académie, donc.

D’ailleurs, cette destruction des règles n’est pas forcément mauvaise dans son principe. Fixer les règles d’une langue implique de faire un choix dans ces règles, et donc nécessairement de déclarer “incorrectes” certaines d’entre elles. Et avoir une langue unifiée aux règles bien définies a autant d’avantages que d’inconvénients d’un point de vue culturel.

Cependant, il faut avoir conscience que ce processus a été effectuée par une Académie entièrement masculine, à une époque où la femme était clairement considérée comme inférieure à l’homme. D’où une certaine conception de la langue.

On peut se dire que la masculinité de la langue est un problème sans grande importance, surtout en le comparant aux autres petits soucis qui nous entourent. Cependant, il faut se rappeler que l’on pense dans sa langue. La langue conditionne ce que l’on est capable de penser. Une langue qui dans ses construction rabaisse systématiquement le féminin à un niveau inférieur au masculin pose un problème majeur dans une société qui se veut égalitaire.

L’écriture inclusive, incarnation de la novlangue ?

J’en profite pour faire un petit aparté sur les opposants à l’écriture inclusive qui parlent de “novlangue”, en référence au roman 1984 de Georges Orwell publié en 1948. Dans le roman, la novlangue permet au pouvoir en place de mieux contrôler ce que pensent les gens. Cette comparaison présente donc clairement l’écriture inclusive comme un danger.

Cette comparaison est erronée. Je n’aime pas être aussi catégorique, mais dans ce cas je ne peux vraiment pas concevoir cette comparaison.

Orwell est clair, dès le début du livre. La novlangue est construite par la destruction en masse des mots. La novlangue est conçue pour réduire la capacité de réflexion des gens, et cela passe logiquement par la destruction de mots par milliers et par la simplification massive des règles de langage. C’est d’ailleurs un thème que l’on retrouve régulièrement dans les romans de science-fiction.

En ayant ceci en tête, il est impossible de concevoir les néologisme, au sens non péjoratif de “mots nouvellement créés”, ou la proposition de nouvelles règles, comme de la novlangue ; c’est précisément l’inverse.

Et je ne dis pas que l’écriture inclusive ne pose pas de problèmes, j’y viens. Simplement, la comparaison avec la novlangue est un non sens absolu.

Les soucis apportés par l’écriture inclusive

Alors, quels sont les problèmes apportés par l’écriture inclusive ? Sachez d’abord que je suis d’accord sur le fond, moins sur la forme.

Personnellement, je ne comprends pas les gens qui souhaitent “protéger” la langue française. Une langue, par essence, évolue. Des dizaines de mots sont ajoutés au dictionnaire tous les ans. Vous vous imaginez discuter au quotidien dans le français de l’an 1 000 ?

Comme précédemment évoqué, la langue nous permet de penser, mais c’est aussi et surtout elle qui borne ce que l’on peut penser. Elle est le reflet de la société dans laquelle on vit. Si on veut faire évoluer la société, il est obligatoire de faire évoluer la langue.

Et comme je souhaite sincèrement que notre société change vers le meilleur, je souhaite aussi que la langue change pour accompagner l’évolution de la société. Ou même pour l’aider, je ne sais pas vraiment si la société influence la langue ou inversement. Probablement les deux, en fait.

Ce qui me pose problème, c’est la perte de fluidité. La langue française se base énormément sur la subtilité, sur les sous-entendus. Cela permet de dire plus en parlant moins. Nous avons une langue qui permet des niveaux de détails, de fluidité et de subtilité extraordinaires. À ce niveau, je pense qu’une certaine conception de l’écriture inclusive peut être dangereuse pour la langue française.

Je suis sincèrement convaincu de la nécessité de faire évoluer la langue française, que ce soit pour la rendre plus inclusive ou pour d’autres raisons. Cependant, je considère que la fluidité de la langue doit toujours être la première considération lorsque l’on propose une évolution.

Et soudainement, un grand nombre des outils de l’écriture inclusive disparaissent. Le point médian qui hache les phrases, les concaténations du type “auteurice” qui alourdissent les mots… Ces propositions sont pour moi irrecevables, tout comme toute autre solution qui passe par une perte de fluidité dans la langue.

En réalité, il existe un grand nombre de propositions pour l’écriture inclusive, et je n’en connais que quelques-unes, probablement les plus médiatisées. Je suis pratiquement certain qu’il en existe un certain nombre que je ne connais pas mais qui me satisferaient.

Proposition personnelle

Il y a une proposition qui me vient en tête assez souvent. Elle est loin d’être parfaite, mais je l’aime bien et je voudrais la soumettre au débat, d’autant qu’elle conclut une réflexion assez précise (je crois).

Mon premier postulat, c’est que le plus simple serait d’avoir un genre grammatical neutre, comme l’anglais et l’allemand. Cela simplifierait probablement beaucoup les choses. Le problème, c’est que la langue française n’est pas conçue pour. Rajouter un genre neutre demanderait des modifications extrêmement importantes qui poseraient beaucoup d’autres problèmes linguistiques et culturels, sans parler du soutient énorme qu’elles nécessiteraient.

Partons du principe que cette modification n’aura pas lieu. Nous devons donc composer avec deux genres seulement. La plupart des propositions envisagées consiste à utiliser ces deux genres en même temps lorsque nécessaire pour ne pas invisibiliser l’un des deux. Cette manière de penser provoque forcément un alourdissement du langage, et n'est donc pas satisfaisantes.

Par conséquent, il faudrait pouvoir n’utiliser qu’un seul genre y compris dans les situations qui exigent du neutre. C’est dans cet objectif qu’existe la règle du masculin qui l’emporte toujours sur le féminin. Dans ce cas, il existe plusieurs autres solutions plus égalitaires comme l’accord de proximité, mais qui ne résolvent pas tous les problèmes.

Un exemple :

Comme on ne peut utiliser qu’un seul genre pour des raisons de fluidité, il faut faire un choix dans les situations qui exigent du neutre. Mais comment choisir ?

Alain Damasio propose, dans La Vallée du Silicium, d’alterner les genres. Il précise, en page 2, que “Dans ce livre, les pluriels neutres ont été féminisés une fois sur deux”. Il est cependant clair sur le fait que ce n’est pas une solution satisfaisante.

Personnellement, je propose une manière plus humble, et à mes yeux plus élégante, de faire ce choix. Dans les cas où il n’y a pas de manière simple de choisir quel genre utiliser, alors on peut simplement choisir le genre opposé au notre (masculin si on se considère comme femme et inversement).

De toute manière, il s’agit d’un choix arbitraire. J’aime donc beaucoup l’idée de choisir de représenter l’autre lorsque la grammaire fait défaut. Je trouve que cela permet une certaine élégance qui colle à l’idée que je me fais de la langue française.

Cela a aussi l’avantage d'autoriser une certaine habitude que ne permet pas une solution basée sur l’alternance des genres comme proposée par Damasio.

Évidemment, j’y vois immédiatement plusieurs soucis.

Le premier, c’est que la langue devient grammaticalement différente pour les hommes et les femmes. Je ne sais pas vraiment si d’un point de vue linguistique il s’agit d’une bonne idée. Cependant, je ne peux m’empêcher de penser que la langue peut déjà être très différente entre deux personnes, sans parler de genre.

Le plus gros problème à mes yeux concerne les personnes qui se considèrent comme non binaires. Mais dans ce cas, je ne vois pas vraiment de solution sans passer par un genre neutre dans la langue.

J’avais dit “rapide réflexion” ? Mon compteur indique déjà autour de 1500 mots. Je vais donc m’arrêter là et publier cet article.

J’aimerais beaucoup en discuter avec des personnes compétentes en linguistique, ce que je ne suis pas du tout. En fait, j’apprécierais en discuter avec vous ! N’hésitez pas à m’envoyer un mail pour en parler.