Le ministère de l’intérieur, dans sa circulaire, a placé LFI (La France Insoumise) dans le bloc de clivage “extrême gauche”. Cette décision fait débat pour plusieurs raisons, et la situation est un peu plus complexe qu’il ne semble.
Le Ministère de l’Intérieur est responsable de l’organisation des élections.
À ce titre, il a pris l’habitude de classer les listes et candidats de différentes manières. L’objectif est de faciliter la lecture du débat politique.
D’abord, l’étiquette politique est choisie librement par le candidat ou la liste. Cependant, de nombreuses listes se déclarent sans étiquette, souvent pour des raisons électorales.
Ensuite, la nuance politique est un code administratif attribué par le ministère de l’intérieur, ou par les préfets par délégation. Il en existe un certain nombre, et l’objectif est que chacun puisse être représenté.
Enfin, le bloc de clivage, rassemble les différentes nuances dans 6 grandes catégories. Le but est de pouvoir donner une lisibilité du scrutin à l’échelle nationale, particulièrement lors d’élections locales.
Entre autres, aucun argument avancé par le ministre de l’intérieur Laurent Nunez n’est pertinent. Il a pris la parole sur BFMTV afin de défendre son point de vue.
D’abord, il considère « la remise en question très forte de l’autorité judiciaire, des médias et les accusations systématiques sur « la police qui tue » ».
Concernant l’autorité judiciaire, cet argument ne tient que s’il est appliqué de manière égale à tous les partis. Depuis plusieurs années, et particulièrement depuis le dernier procès de Sarkozy, l’autorité judiciaire est systématiquement remise en question par les Républicains, à une échelle qui dépasse de loin les incartades de LFI, et au point que les magistrats ayant jugé Sarkozy ont reçu des menaces de mort. Ce fait seul n’a pas conduit les Républicains à être déplacés dans le bloc de l’extrême droite.
La remise en question de l’autorité des médias est réelle… mais basée sur des faits largement documentés, notamment la concentration des médias dans de grands groupes et leur utilisation par les grands patrons comme véhicules idéologiques. Par ailleurs, ici aussi, ce n’est pas LFI qui a demandé une enquête contre l’audiovisuel public, mais bien les Républicains.
Concernant la « police qui tue », ici aussi il s’agit de faits documentés. Les violences policières (terme que Laurent Nunez refuse d’employer) ont été largement vérifiées, que ce soit via la mort de Nahel ou les propos et actions d’une extrême violence qui ont eu lieu à Sainte-Solines. Il s’agit d’un fait important qui devrait être considéré par le débat public et non caché sous le tapis.
Ensuite, le ministre note « une forme de dés-alliance au sein du bloc de gauche, avec La France insoumise qui appelle à “sanctionner” le Parti socialiste et qui monte des listes contre la gauche traditionnelle ». Il s’agit donc d’un simple conflit politique entre deux partis, ce qui est la base de la pluralité politique. Cela ne justifie en aucun cas le changement de bloc de LFI.
Enfin, le ministre considère que LFI « s’éloigne un peu de nos valeurs universalistes républicaines, en donnant la primauté aux aspects communautaires de l’organisation de la société ».
Noter que la commission d’enquête parlementaire de décembre dernier sur les liens entre les mouvements politiques et les réseaux islamistes, poussée par la droite afin de mettre en cause LFI, n’a été capable de trouver aucun lien systémique entre le communautarisme islamiste (ciblé ici par Nunez) et LFI. Tout au plus quelques liens ont été trouvés entre des membres du partis et des organisations musulmanes, liens mis en avant par différents témoins.
Les services de l’état, quant à eux, n’ont établi aucun lien structurel, financier ni aucun plan d’action commun entre LFI et des réseaux islamiques. Il observent cependant une « proximité de point de vue » sur certains sujets : la lutte contre l’islamophobie, contre toute forme de discrimination, et la défense de la cause palestinienne.
Nous laissons au lecteur le soin d’évaluer à quel point ces « convergences idéologiques » sont des dangers pour la République. Au-delà de cela, la commission d’enquête montre que le « communautarisme » évoqué par Laurent Nunez n’a aucun fondement.
LFI a donc déposé un recours au Conseil d’État, recours qui a été rejeté. Fin du débat ? Oui… mais aussi non : pour comprendre, il faut se pencher sur la mission précise du ministère de l’intérieur.
Le problème, que la répartition en blocs de clivage n’a pas été définie par la loi. C’est le conseil d’état, par jurisprudence, qui a validé cette pratique du Ministère de l’Intérieur lorsqu’elle a été contestée.
Le Conseil d’État rappelle dans sa décision que l’objectif affiché par le ministère est de « répartir les formations politiques sur l’ensemble du champ politique ». Il note que LFI a investi des listes distinctes de celles des partis classés dans le bloc « gauche ». Il estime enfin que vu le positionnement politique de LFI par rapport aux listes classées dans le bloc « gauche », le Ministère de l’Intérieur n’a pas commis d’erreur d’appréciation.
Cette décision est donc presque mathématique : comme le positionnement politique de LFI est plus à gauche que la plupart des partis de gauche, il n’est pas anormal de les classer à l’extrême gauche. Cette décision ne se base pas sur une définition précise de l’extrême gauche, mais sur un positionnement relatif aux autres partis de France.
Il est pourtant possible de donner une définition précise de l’extrême gauche, justifiée par une analyse politique et sociologique de l’histoire française.
Le Larousse définit l’extrême gauche (sous gauche) comme l’« ensemble des mouvements situés à gauche des partis communiste et socialiste, récusant la démocratie parlementaire libérale et prônant la révolution totale ».
L’encyclopédie universalis caractérise l’extrême gauche comme étant : - « fondamentalement révolutionnaire » - « opposée à tout aménagement du capitalisme ou de la démocratie bourgeoise »
Selon les propos d’Aurélien Dubuisson rapportés dans Public Sénat, « ce qui unit l’extrême gauche, c’est d’abord leur volonté de rupture avec le système capitaliste et l’économie de marché ».
On voit ici que les points récurrents dans la définition de l’extrême gauche sont sa tendance révolutionnaire (non respect des institutions en place) et son refus de l’économie de marché.
Il suffit de lire le programme ou les positions de LFI pour voir que cette étiquette n’est en aucun cas applicable à ce parti.
LFI n’est pas révolutionnaire, ils sont réformistes : même s’ils prônent l’établissement d’une cinquième république, ils l’envisagent dans un respect des institutions déjà en place, via un accès au pouvoir par les urnes et la mise en place d’une assemblée constituante.
LFI n’est pas non plus catégoriquement opposé au capitalisme et à une économie de marché : tout au plus, ils souhaitent une plus forte redistribution de la richesse, mais ils n’envisagent pas de mettre fin à l’économie de marché en France.
D’ailleurs, même les mesures de justice sociales proposées sont relativement gentilles relativement aux programmes de la gauche de 1981 : là où LFI propose d’élever l’imposition des plus aisés, le programme de Mitterrand incluait la nationalisation de 9 groupes industriels et de tout le secteur bancaire.
Il est clair que l’attribution de l’étiquette « extrême gauche » aux listes présentées par LFI ne fait aucun sens du point de vue historique et académique, considérant les positions politiques du parti.
Le conseil d’état ne remet pas ce fait en cause. Il considère que le placement dans un bloc de clivage n’a qu’un but de répartition, et ne se préoccupe donc pas du sens attribuable aux noms donnés à ces blocs.